Jacqueline Chabbi - Lecture historique du Coran

Vous entrez dans la classe de l'historienne Jacqueline Chabbi pour une lecture historique et anthropologique du texte coranique et l'étude des hommes qui ont constitué son public premier.


Jacqueline Chabbi - Lecture historique du Coran

Travailler sur le passé pour comprendre ce qu'il a été n'est pas une chose simple. Travailler sur le passé c'est faire de l'histoire. Mais cela ne doit pas être se raconter des histoires, autrement dit imaginer des choses qui n'ont jamais existé ou qui n'ont pas existé de la façon dont on le croit.

Se tromper sur le passé est de peu d'importance s'il s'agit de se demander quelle est la couleur du cheval du roi Henry IV, selon la plaisanterie bien connue. Il en va tout autrement quand il s'agit du passé d'une religion et plus encore si cette religion est vivante dans le présent.

Dans le cas d'une religion, les croyants du présent se font une image du passé de cette religion qui est aussi la leur. Ils ont donc souvent tendance à mettre le présent en continuité du passé ou de ce qu'ils s'en représentent comme pour chercher refuge et sécurité dans un temps immobile qui serait celui d'une vérité qui n'est en fait que leur vérité. En faisant cela, on peut dire que tout naturellement et en toute bonne foi, ils s'approprient le passé, ils le reconstruisent à leur façon.

Mais en aucun cas, ils ne cherchent à retrouver à partir d'éléments objectifs comme ceux d'un cadre de vie physique, social, politique, économique et aussi un cadre de croyance et ce qu'on appelle un imaginaire collectif, en aucun cas ils ne cherchent à retrouver ce qu'a été le passé pour ceux qui l'ont vécu. Or ce passé effacé par son appropriation au présent, c'est lui que l'historien cherche à faire resurgir et à rendre visible devant ses contemporains.

Il ne s'agit pas de les embarquer dans une nouvelle croyance. Il s'agit de leur dire regardez ce qu'a été le passé dans les conditions de vie et de croyance qui ont été les siennes et maintenant,vous, le sachant et ne vous confondant pas avec les hommes du passé, prenez vos responsabilités en tant qu'hommes du présent.

Deux des grandes religions monothéistes actuelles, le judaïsme et le christianisme, ont depuis un certain temps, non sans mal et sans douleur, avancé dans cette démarche. Elles ont accepté d'affronter leur passé en le soumettant au prisme de cette histoire que l'on dit critique, au sens de l'étymologie grecque de ce mot qui a le sens d'examen attentif des choses pour se donner les moyens de porter sur elles un jugement fondé, c'est à dire au sens d'un décryptage.

Il faut bien constater que ce n'est pas encore le cas en ce qui concerne la religion musulmane. Qu'un historien s'aventure à considérer le Coran d'abord comme un texte qu'il faut remettre en contexte ainsi que cela est fait régulièrement aujourd'hui en ce qui concerne le corpus biblique, il risque de se faire accuser de s'en prendre à la religion.

L'approche historique du religieux n'est pas encore perçue comme se situant dans un registre qui est celui de l'observation et non pas de l'implication ou de la prise d'influence. Dans les pays musulmans certains ont payé de leur vie ou de leur exil le fait d'avoir tenté d'adopter cette position distanciée. Les accusations de blasphème ou d'apostasie valant la mort, un long emprisonnement ou des ennuis sérieux sont encore monnaie courante dans nombre de pays musulmans contemporains.

On est donc encore plongé dans un processus encore actif de sacralisation du passé qui cherche entraver toute démarche qui conduirait à lui rendre sa dimension simplement humaine. Mais en même temps curieusement, comme par un effet de balancier, le regard extérieur qui est porté sur ce qu'on appelle globalement l'islam tombe dans le même travers, y compris en partie dans les milieux savants.

Ainsi le Coran a-t-il été convoqué d'un côté par ceux que l'on appelle les djihadistes pour justifier la violence de leurs actions ou, de façon plus apaisée mais clivante, par les salafistes, tenants d'un retour illusoire à un passé rêvé, tandis que d'un autre côté les contempteurs de "l'islam", objet globalisé, dénoncent une violence qu'ils disent ontologiquement liée au Coran. Chacun exhibe comme un trophée un morceau de verset qui justifierait sa position. Si la situation actuelle avec ses exactions et ses attentats meurtriers n'était pas si tragique, ces prises de position antagonistes ne pourraient être jugées que comme atteignant à un sommet de débilité et de ridicule. La violence actuelle est liée au monde contemporain et le texte du Coran n'y est pour rien. Encore faut-il le sortir de l'instrumentalisation qui en est faite entre les mains criminelles d'aujourd'hui.

Mais c'est là que le problème se pose car l'historicisation du Coran et, au delà de lui, celle de l'objet mal identifié que l'on nomme "islam" n'en est qu'à ses balbutiements. L'honnête homme qui essaierait de sortir du piège dans lequel l'enferment les idéologues délirants d'aujourd'hui est bien en peine de trouver de quoi répondre à ses interrogations y compris les plus élémentaires. Qui était ce Mahomet, Mohamed, Muhammad (cette dernière orthographe étant la seule qui reproduit la forme littérale arabe à condition de savoir la prononcer correctement) de quelque nom qu'on le nomme, évidemment d'abord un homme de son temps et de sa société.

Historiquement, il n'est pas d'emblée un prophète et encore moins le "mon Prophète" de ceux des croyants d'aujourd'hui qui s'en approprient la figure, celle qu'ils se sont construite pour leur propre usage avec une sincérité dont on ne peut leur faire grief mais qui se situe évidemment en dehors de toute démarche de savoir historique.

La figure, tel est le mot qui doit nous arrêter. Tout homme du passé dont le nom est entré dans l'histoire, que ce soit ou non sur le plan religieux, a d'abord vécu en son temps une vie d'homme. Mais après sa mort, dans le souvenir que l'on a de lui, il est forcément devenu une figure ou plutôt, au fil des générations, des époques et des allégeances qui le glorifient ou, à l'inverse, des rejets dont il a pu faire l'objet, il est devenu une multitude de figures qui se sont succédé dans le temps, effaçant complètement l'homme réel qu'il a été dans sa société.

Concernant Muhammad, c'est le travail de l'historien de décrypter l'itinéraire de cet homme en le distinguant des figures multiples qui ont été construites pour le représenter dans les imaginaires collectifs après sa mort et cela sur près d'un millénaire et demi. On dira pour terminer qu'il en va de même du Coran, non en tant que support de croyance, mais en tant que texte.

D'abord exprimé face à la société des tribus d'Arabie au début du 7e siècle, il est rapidement devenu un texte qui voyage, ayant en quelque sorte largué les amarres, celles qui l'ancraient aux enjeux et aux attentes de son terrain d'origine.

Le rôle de l'historien est, là encore, de l'accompagner dans son itinéraire en cherchant à décrypter la singularité de chacune de ses lectures successives en fonction des attentes et des enjeux de chaque époque, y compris ceux de la nôtre évidemment.

4 days ago | [YT] | 108

Jacqueline Chabbi - Lecture historique du Coran

Le wahî. C'est un mot important dans le Coran qui compte plus de 80 mentions, le plus souvent sous forme verbale avec le verbe awhâ.

On ramène souvent le sens de ce mot à "l'inspiration", celle que reçoit Muhammad pour la transmettre en période mekkoise aux membres de sa tribu. D'un point de vue sémantique, le wahî c'est une une écoute.

On peut remarquer alors que, dans le Coran, la révélation est presque toujours auditive.

A cela il n'y a que deux exceptions qui associent cette écoute à une vision. Il s'agit des passages 81, 23 et de 53, 11 et 13.

Les exégètes médiévaux du Coran se sont hâtés d'identifier à Gabriel, dans ces passages, celui  qui transmet cette écoute et que le Coran nomme le "messager fiable", rasûl karîm. Mais, cette interprétation paraît répondre à des enjeux de croyance postérieurs. Si on s'en tient à une pertinence proprement coranique, on constate que la force et la fiabilité prêtées à la figure du transmetteur surnaturel de 81, 20 et 53, 5, sont avant tout soulignées pour le mettre en opposition avec une figure de djinn.

Celle-ci est d'ailleurs évoquée dans 81, 25. Mais ce shaytân est "repoussé", radjm, car non fiable.

On n'est donc pas du tout dans un registre biblique. S'autoriser à faire intervenir Gabriel relève de l'extrapolation. C'est mettre une figure à la place d'une autre comme je l'ai dit déjà dans un podcast récent.

Quant à savoir pourquoi il y a si peu de visions dans le Coran et autant d'écoute sans vision, cela tient à un fait de terrain.

Dans le monde du désert, en approche d'un campement nocturne, on écoutait avant de voir et de se faire voir car on ne savait pas si les occupants du campement étaient des amis ou des ennemis. Il y allait donc de la vie.

1 week ago | [YT] | 101

Jacqueline Chabbi - Lecture historique du Coran

Podcast : Les trois piliers de l'islam

1 week ago | [YT] | 24